Une entreprise d’ingénierie ne vend pas seulement des heures de travail. Elle produit des données, des modèles, des calculs, des méthodes, des expertises. Peut-elle dépendre presque entièrement de plateformes étrangères pour héberger ses données, faire fonctionner ses outils et structurer son travail quotidien ? La souveraineté numérique n’est pas un slogan. C’est une condition d’indépendance stratégique, industrielle et démocratique.
Pourquoi c’est concret ?
Le numérique n’est pas un sujet abstrait. Il structure déjà votre travail.
Aujourd’hui, l’essentiel de notre environnement repose sur un hébergement cloud chez AWS, certes localisé en France ou en Europe, sur un écosystème Microsoft quasi intégral (Teams, serveurs, outils collaboratifs) et sur des logiciels propriétaires structurants comme AutoCAD / Autodesk. Nos chaînes de calcul, nos maquettes, nos bases de données et nos formats techniques dépendent largement d’éditeurs externes.
Ces choix ont des conséquences directes.
Héberger en France ne signifie pas être souverain. Un cloud « localisé à Paris » reste soumis au droit applicable à son opérateur. Les législations extraterritoriales comme le Cloud Act américain ne disparaissent pas avec la géographie des serveurs. Pour une ingénierie qui conseille des collectivités, des États et des acteurs stratégiques, cette dépendance n’est pas neutre. Concrètement, cela pose plusieurs questions :
- Que deviennent nos données si les conditions contractuelles évoluent unilatéralement ?
- Quelle est notre capacité réelle à migrer nos environnements si les coûts explosent ?
- Avons-nous négocié des clauses de réversibilité robustes, techniquement et juridiquement exploitables ?
- Sommes-nous capables de reconstruire nos chaînes de production en cas de rupture ?
La souveraineté numérique n’est pas une posture idéologique. C’est une question de maîtrise technique, de résilience et d’autonomie professionnelle.
Un enjeu industriel et environnemental
La dépendance massive à des infrastructures cloud mondialisées pose également un enjeu environnemental. Les data centers consomment massivement énergie et eau. La concentration des services numériques entre quelques grands acteurs amplifie cette empreinte. La stratégie numérique d’une entreprise d’ingénierie devrait intégrer cet impact dans sa réflexion RSE. Dans notre article Je vote pour l’éthique, la vraie, nous rappelions que la cohérence entre discours et pratiques est un critère central. La stratégie numérique en fait partie.
Par ailleurs, des alternatives existent. La Suite Numérique de l’État montre qu’il est possible de développer des outils libres, souverains et de qualité, portés par une logique d’intérêt général. L’argument selon lequel « il n’y aurait pas d’alternative » ne tient pas.
Un angle mort stratégique
Dans nos analyses de la stratégie Horizon 2030, nous avons souligné l’absence de réflexion structurée sur l’indépendance technologique. La transformation numérique y est abordée sous l’angle de la performance et de la modernisation, rarement sous celui de la souveraineté, de la réversibilité ou de la maîtrise.
Lors du vote sur le Bloc 1, nous avons exprimé un avis défavorable. Parmi les motivations de notre vote, figurait déjà cette inquiétude : des choix structurants sont engagés sans débat stratégique approfondi sur leurs conséquences à long terme.
Ce sujet n’est pas isolé. Il rejoint nos analyses publiées dans Je vote pour un CSE qui contrôle réellement la stratégie du groupe et dans Je vote pour… voter, c’est peser.
Sans contrôle stratégique, les décisions deviennent irréversibles.
Les risques d’une dépendance structurelle
Une ingénierie forte repose sur sa capacité à comprendre et maîtriser ses propres outils. Lorsque les formats sont fermés, que les licences sont propriétaires, que les chaînes techniques sont verrouillées et que l’infrastructure est externalisée, la maîtrise interne s’érode progressivement.
À terme :
- la capacité d’audit interne diminue ;
- la transmission des méthodes devient plus fragile ;
- la dépendance financière augmente ;
- le rapport de force avec les fournisseurs s’inverse.
Ce phénomène est lent, mais cumulatif. Refuser d’investir dans des compétences internes, dans des architectures maîtrisées et dans des solutions ouvertes peut sembler rentable à court terme. À long terme, cela fragilise l’entreprise.
Ce que nous défendons concrètement
Notre position n’est pas technophobe. Nous défendons :
- une stratégie d’indépendance technologique à moyen et long terme ;
- un débat transparent en CSE sur les dépendances critiques ;
- l’exigence de clauses de réversibilité opérationnelles ;
- une réflexion sur des clouds réellement souverains, relevant du droit européen et d’une gouvernance maîtrisée ;
- le développement renforcé des compétences internes ;
- une cohérence entre transformation numérique et protection des métiers.
Cette exigence s’inscrit dans la continuité de nos revendications, telles que présentées dans Nos revendications – comprendre, débattre et agir sur le travail réel.
Ce que votre vote peut changer
Un CSE fort et légitime peut exiger :
- un audit stratégique des dépendances technologiques ;
- une analyse des risques juridiques et industriels ;
- un débat sur l’impact environnemental des choix numériques ;
- une vision industrielle cohérente avec nos métiers d’ingénierie.
