Imposer le SBTi ? Pour la CGT, une imposture climatique

Le SBTi est devenu un label incontournable dans les stratégies climat des entreprises. Présenté comme neutre et scientifique, il sert surtout aujourd’hui de caution institutionnelle pour valider des trajectoires qui ne remettent jamais en cause les modèles économiques existants. Dans un groupe d’ingénierie comme ARTELIA, l’écart entre l’affichage SBTi et la réalité des projets est particulièrement visible : poursuite d’activités pétrolières et gazières, développement aéroportuaire, multiplication des datacenters énergivores, ingénierie minière. La CGT défend une autre démarche : partir du travail réel, associer les salarié·es et transformer les métiers, plutôt que verdir des présentations PowerPoint.

Quand la science sert d’alibi : les limites structurelles du SBTi

L’idée même de SBTi repose sur une promesse : définir des objectifs de réduction d’émissions compatibles avec les trajectoires du GIEC. Mais cette promesse repose sur un cadre privé, financé en partie par les entreprises qu’il certifie. Le conflit d’intérêt est donc structurel : les entreprises achètent leur “validation”, et le référentiel, pour continuer d’exister, doit rester attractif pour ses clients. Dans les métiers du conseil, il focalise presque exclusivement sur les scopes 1 et 2, très faibles dans le secteur : quelques véhicules, un peu de chauffage, un peu d’électricité. Tout l’enjeu réel se situe pourtant dans le scope 3, c’est-à-dire l’impact des projets que nous concevons et optimisons. Or cette dimension, essentielle pour un groupe d’ingénierie, est renvoyée à de vagues “engagements d’incitation auprès des clients”, ce qui permet de la contourner complètement. La controverse interne de 2024, où une partie de l’équipe scientifique du SBTi a dénoncé l’assouplissement des règles en faveur des crédits carbone, montre bien que ce dispositif évolue dans un sens qui sert les entreprises avant de servir le climat.

Le référentiel lui-même est d’une complexité telle qu’il en devient un outil de pression plutôt qu’un instrument de compréhension. Chez ARTELIA, les élu·es du CSE se retrouvent à devoir analyser des documents très techniques, rédigés pour des experts du carbone ou des cabinets spécialisés. Pourtant, ce n’est pas leur rôle. La direction est censée produire un plan climat clair, compréhensible, argumenté, et fournir aux représentants du personnel les éléments d’analyse utiles. En pratique, elle déporte sur les élu·es la charge de démêler un référentiel qu’elle maîtrise elle-même imparfaitement. Cette inversion des responsabilités transforme la commission MEDD en chambre d’enregistrement sous contrainte, avec une charge mentale considérable pour ses membres. Pendant ce temps, le travail réel des équipes, les tensions organisationnelles, les besoins d’accompagnement et les enjeux de santé au travail passent au second plan.

Cette absence de pédagogie se retrouve dans l’ensemble de l’entreprise : aucun plan massif de formation n’est mis en place, ni pour les salarié·es, ni pour les managers. Toute la chaîne d’ingénierie continue donc de fonctionner comme avant, en reproduisant des modèles techniques habituels. Les arbitrages de conception ne changent pas, les habitudes logicielles non plus, et la notion même de contrainte carbone reste abstraite et déconnectée du quotidien des équipes. Dans le même temps, ARTELIA investit massivement dans l’intelligence artificielle, là aussi sans débat, sans analyse des impacts énergétiques des modèles utilisés, et sans réflexion sur les transformations du métier. La transition écologique est réduite à un vernis de communication : les pratiques, elles, restent inchangées.

Entre engagements climatiques et réalités industrielles : un fossé qui se creuse

L’incohérence devient flagrante lorsque l’on confronte les engagements SBTi aux activités réelles du groupe. ARTELIA affirme viser une trajectoire 1,5°C, mais poursuit des projets dont l’effet sur les émissions globales est majeur, massif et durable. Les extensions d’aéroports, quelles que soient les optimisations techniques apportées, aboutissent mécaniquement à une hausse du trafic : il n’existe aucune technologie à l’horizon compatible avec un maintien de la croissance aérienne dans un cadre 1,5°C. Dans le pétrole et le gaz, ARTELIA continue de soutenir des projets offshore ou de développement d’infrastructures, alors même que le GIEC et l’AIE appellent explicitement à ne plus ouvrir de nouvelles capacités fossiles. Les datacenters – dépendants d’une croissance continue du numérique et dont l’intensité énergétique explose – sont désormais un secteur en pleine expansion dans le portefeuille du groupe. L’ingénierie minière, indispensable à l’économie extractive et responsable d’impacts environnementaux majeurs, reste traitée comme un pilier stratégique. Comment, dans ces conditions, prétendre que l’entreprise suit une trajectoire compatible avec 1,5°C ?

La CGT propose une alternative construite, cohérente et démocratique : le Radar Travail-Environnement. Cet outil permet de relier directement les enjeux climatiques, la qualité du travail, la santé et le sens des missions. Il replace les salarié·es au centre, non comme simples exécutants mais comme producteurs de savoirs professionnels indispensables pour comprendre ce qui peut réellement changer dans les projets. C’est une méthode qui permet d’identifier les activités qu’il est possible de transformer, celles qu’il faut réorienter, et celles dont il faut se désengager. Cette approche est utilisée dans d’autres pays pour accompagner la reconversion de secteurs entiers : elle repose sur la délibération collective, l’analyse du travail réel, et non sur l’illusion de trajectoires “scientifiques” qui ne changent rien aux pratiques.

C’est finalement la question centrale : transformer nos métiers. Une transition écologique sérieuse suppose de discuter ouvertement des activités qui doivent évoluer ou disparaître. Peut-on continuer à concevoir des extensions d’aéroports ? A accompagner l’expansion pétrolière ? A multiplier des datacenters ultra-consommateurs d’énergie et d’eau ? A soutenir des projets miniers très loin des exigences environnementales et sociales ? Ce sont des questions professionnelles et démocratiques. Elles concernent notre avenir collectif, celui des salarié·es et celui de l’entreprise. Aujourd’hui, la direction les évite soigneusement. Lors du CSE du 30 septembre, les élu·es ont exprimé un avis défavorable massif sur le bloc 1 de la stratégie RSE, précisément parce qu’ils constatent ces incohérences profondes. Les articles que nous avons publiés (« Bloc 1 : un avis défavorable à 66 % » et « Contrats en Israël confirmés, fiasco vélo et mutuelle en débat ») en montrent déjà l’ampleur. Le recours au SBTi n’améliore rien : il rend seulement plus visible l’écart entre l’affichage et la réalité.

Reconstruire la cohérence : éthique, transparence et transformation réelle

Les limites du SBTi ne sont pas un sujet technique isolé : elles pointent exactement les incohérences que nous dénonçons depuis des mois dans nos analyses et nos articles revendicatifs. Comme nous l’écrivions dans « Nous sommes pour l’éthique, la vraie », il ne peut y avoir de transition crédible si les principes éthiques ne sont pas appliqués avec constance, en particulier lorsque les orientations stratégiques engagent des secteurs incompatibles avec les trajectoires climatiques. Et dans « Nous sommes pour la transparence », nous rappelions que les salarié·es ne peuvent pas adhérer à un projet d’entreprise si les choix réels restent opaques ou s’ils découvrent a posteriori que l’affichage ne correspond pas à la réalité des projets.

L’usage du SBTi chez ARTELIA illustre précisément ce décalage : un discours très scénarisé, mais aucune mise en débat sur les activités concrètes — aéroports, pétrole et gaz, datacenters énergivores, ingénierie minière — qui, elles, déterminent l’essentiel du scope 3 et donc de notre impact réel. Cette absence de discussion est d’autant plus problématique que le groupe traverse une période de réorganisation, avec des orientations qui influencent directement nos métiers, nos périmètres et nos priorités. Dans ces moments-là, aligner les engagements climatiques avec les choix stratégiques n’est pas un luxe : c’est une obligation minimale de cohérence envers les salarié·es.

Pour la CGT ARTELIA, la transition écologique doit devenir un axe structurant de la stratégie RSE, pas un décor. Cela implique de mettre en débat les activités du groupe, d’associer les salarié·es aux choix qui touchent leurs métiers, et de replacer la transparence et l’éthique au cœur du dialogue social.
Nos revendications vont toutes dans ce sens : créer les conditions d’une transformation réelle, lisible et assumée, où les trajectoires climat, les décisions industrielles et la qualité du travail avancent ensemble. C’est cette cohérence-là que nous défendons, et c’est elle qui manque aujourd’hui.

 

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